Historique sur le Château du Kochersberg

Le château auquel le Kochersberg doit son nom a été définitivement détruit il y a 400 ans. Nous allons retracer en quelques épisodes l’histoire de cet édifice. Il s’agira d’une simple esquisse, sur les origines du château, toute la lumière n’a pas encore été faite, et sur les deux derniers siècles de son histoire, les archives municipales de Strasbourg renferment encore bien des documents inexploités.

Les origines

En 1249, l’évêque de Strasbourg se livre à une série de transactions complexes pour pouvoir acquérir de l’abbaye de Haute-Seille la Curia de Cochersberg (curia signifie cour ou Hof, c’est-à-dire exploitation agricole). Les couvents n’ayant pas le droit de vendre leurs propriétés, l’évêque procède par voie d’échange : il donne à Haute-Seille la cour d’Achenheim. Mais celle-ci ne lui appartient plus : il l’a donnée en fief aux sires de Lichtenberg qui, à leur tour, l’ont sous-inféodée aux Beger, une famille de ministériaux strasbourgeois. L’évêque doit donc offrir aux Beger un bien de même valeur, qu’ils vont reprendre en fief des Lichtenberg qui, à leur tour, le tiendront en fief du prélat. On imagine les laborieuses tractations qui ont dû être nécessaires pour faire accepter ces échanges à toutes les parties concernées. Cela montre que l’évêque attache beaucoup d’importance à l’acquisition de la ferme du Kochersberg. Il l’a d’ailleurs payée au prix fort : la cour d’Achenheim comprend le patronage de l’église paroissiale (qui donne droit à la perception d’une grande partie de la dîme) et Haute-Seille a encore perçu une soulte de 40 marcs (soit près de 10 kg) d’argent.

Ce qui intéresse à ce point l’évêque n’est certainement pas l’exploitation agricole. Il en possède d’autres, et la tendance des grandes seigneuries au XIIIe siècle est plutôt d’en réduire le nombre, en raison de leur faible rentabilité. Il est clair que si l’évêque tient à ce point à acquérir le Kochersberg, c’est qu’il envisage d’y bâtir un château. En effet, le site est pour lui d’un grand intérêt stratégique : ce sommet, le plus élevé entre Suffel et Zorn, domine directement l’une des deux grandes routes reliant Strasbourg à Saverne, un des principaux centres de la seigneurie épiscopale. Nous pouvons donc admettre que la construction du château a commencé aussitôt après 1249.

Mais avant d’en suivre les destinées, il reste une question à évoquer : que vient faire ici Haute-Seille, abbaye de Cisterciens proche de Cirey-sur-Vezouze et distant de 45 km à vol d’oiseau du Kochersberg ? Sans doute les moines voulaient-ils assurer leur approvisionnement en vin : en effet, nous savons que les pentes du Kochersberg sont couvertes de vignes au XIVe siècle, et c’était sans doute déjà le cas au siècle précédent. Mais cela ne nous explique pas comment ils se sont implantés ici plutôt qu’ailleurs dans le vignoble alsacien. Cela, nous ne le saurons sans doute jamais de façon sûre, mais nous pouvons formuler une hypothèse : Albert, le dernier comte de Dagsburg/Dabo, mort en 1212, est très lié à l’abbaye de Haute-Seille ; de tous les bienfaiteurs du couvent, c’est le seul à avoir été possessionné en Alsace et notamment, semble-t-il, dans notre région. C’est sans doute à lui que les moines doivent la cour de Kochersberg, comme leurs autres biens en Alsace.

Par ailleurs, le sommet du Kochersberg est un endroit fort insolite pour une exploitation agricole. Les habitats de la région sont en général au bas d’une pente, pour être près de l’eau et à l’abri du vent. Le sommet du Kochersberg, depuis toujours, est typiquement un site de château, non de ferme. Albert von Dagsburg aurait-il donné à Haute-Seille un ancien château déjà abandonné ou qu’il voulait désaffecter ? Seules des fouilles scientifiques permettraient peut-être de répondre à cette question.

Le Château des évêques

En 1261 éclate le conflit entre l’évêque et la ville de Strasbourg, qui se terminera par la défaite du premier à Hausbergen. Dans un premier temps, l’évêque quitte la ville et en fait le blocus. Pour cela, il répartit son armée en trois corps, stationnés l’un (le principal) à Molsheim, l’autre à Geispolsheim et le troisième à Kochersberg. La chronique qui nous l’apprend ne précise pas si Kochersberg est alors encore une ferme ou déjà un château. Mais comme les Strasbourgeois font de fréquentes sorties, l’évêque a tout intérêt à mettre ses troupes à l’abri d’un rempart. D’ailleurs, Molsheim est alors une ville et Geispolsheim un bourg, tous deux fortifiés.

Nous pouvons donc admettre que le château existe déjà en 1261, bien que sa première mention sûre ne soit que de 1333 : à cette date, l’évêque Berthold von Buchegg est en guerre contre l’empereur Louis de Bavière. Surpris par une offensive subite de son adversaire à un moment où il n’a que peu de troupes à sa disposition, il se retranche dans son château (castrum) de Kochersberg – ce qui prouve que celui-ci lui inspire une confiance particulière. L’empereur, sollicité dans d’autres régions, ne viendra d’ailleurs pas l’y assiéger.

Il s’agit là d’une des rares fois où l’on voit le château effectivement mêlé à des opérations militaires. Sinon, il apparaît plutôt comme une grosse exploitation agricole, que l’évêché fait encore valoir lui-même, en partie au moins. Par ailleurs, il a une chapelle, dont le chapelain est mentionné dès 1310 et 1318. L’évêque n’y séjourne que très occasionnellement. Il s’y fait représenter par un bailli (Vogt) ; jusqu’au milieu du VIVe siècle au moins, celui-ci n’est pas l’administrateur d’une circonscription territoriale, mais seulement le capitaine de la garnison (dont on ne connaît pas l’effectif à cette époque). En effet, l’Urbar de l’évêque Berthold, rédigé vers le milieu du VIVe siècle, montre que le château de Kochersberg n’est pas le chef-lieu d’un bailliage, mais fait partie de celui de Saverne.

Tout au long du XIVe siècle, la situation financière de l’évêché ne cesse d’empirer – au point qu’en 1393 l’évêque Friedrich von Blankenheim se fait muter à Utrecht et s’enfuit de Strasbourg en cachette, pour échapper à ses créanciers. Sa succession donne lieu à une guerre entre Burkhard von Lützelstein, élu par le Chapitre, et Wilhelm von Diest, nommé par le pape, guerre dont Wilhelm sort vainqueur et l’évêché ruiné. Wilhelm doit notamment 15.000 florins à la ville de Strasbourg, qui a financé sa campagne. Ne pouvant les rembourser, il lui engage pour cette somme, dès 1394, la ville de Benfeld et le château de Kochersberg.

Kochersberg au pouvoir de la ville de Strasbourg

Le traité de 1394 prévoit que l’évêque Wilhelm, bien qu’ayant engagé le château à la ville de Strasbourg, en conservera l’usage pour la durée de sa vie. Mais les choses ne pouvaient en rester là : pendant les 45 ans qu’il a passés sur le trône épiscopal de Strasbourg, Wilhelm von Diest n’a cessé de vivre à crédit et d’aggraver l’endettement d’un évêché déjà au bord de la faillite au moment où il en prenait la direction. Puisqu’il lui reste des droits sur Kochersberg, il ne tardera pas à en faire argent.

En 1405, le bailli de Kochersberg est payé par la ville. Celle-ci allait conserver le château jusqu’en 1537. En effet, ce n’est que peu à peu, à partir de la deuxième moitié du XVe siècle, que les finances de l’évêché commencent à se redresser et ce n’est qu’en 1537 que l’évêque, aiguillonné par la crainte de voir Strasbourg introduire la Réforme à Benfeld, trouve les moyens de racheter cette ville et le château du Kochersberg.

Dès le XVe siècle, Strasbourg avait une administration relativement exacte et paperassière. On trouve donc dans ses archives de nombreuses précisions sur ses châteaux, leur garnison, leur équipement, leurs réparations… Quelques exemples :

En 1405, le bailli touche 80 livres par an pour lui et ses « valets » (knechte) en nombre non précisé, qui composent la garnison du château ; en 1511, la solde du bailli est de 40 livres par an, sur lesquelles il a à entretenir deux valets seulement : la nuit, l’un monte la garde jusqu’à minuit, l’autre de minuit à l’aube. Cette garnison minimale montre que la ville, à cette date, ne s’intéresse guère au château ; en témoignent aussi, à la même époque, son délabrement et l’insuffisance de son artillerie : les munitions n’ont pas le calibre des pièces ; 11 arquebuses sur 12 sont inutilisables, car il manque leur platine ; les portes se renversent quand on veut les ouvrir, … L’armement était plus conséquent en 1449, date à laquelle un inventaire atteste la présence de 19 armes à feu (à vrai dire surtout de petit calibre) et 15 arbalètes. Le même texte mentionne le donjon (in dem grossen turne) et énumère l’outillage et l’équipement domestique conservés au château, ainsi que les ornements liturgiques « in der kappellen ».

Au point de vue militaire, les événements marquants de la période strasbourgeoise de Kochersberg sont trois invasions « welsches » : celles des Armagnacs en 1439 et 1444 et celle du duc de Lorraine en 1525. En ces occasions, le château sert de refuge aux habitants des environs, mais n’est jamais directement menacé. En 1444, il sert de base à des mercenaires strasbourgeois, qui font des coups de main contre les envahisseurs. Pendant la première phase de la guerre des Paysans, le bailli Reimbold Völtsch n’est pas rassuré : toute la campagne environnante est aux mains des paysans révoltés, dont l’attitude envers Strasbourg (et réciproquement) est ambiguë. Or, le bailli n’a pour toute garnison qu’un mercenaire et quatre bourgeois, alors que, pour défendre efficacement le château, il estime qu’il lui faudrait bien 40 hommes ! Mais cette fois encore, Kochersberg restera à l’écart des opérations militaires.

Le bailliage de Kochersberg

Nous avons vu que depuis 1405 au moins, le château de Kochersberg est aux mains de la ville de Strasbourg. C’est elle, par conséquent, qui nomme et paie le capitaine de la garnison (burgvogt ou amptman). Nous connaissons les noms de 7 de ces fonctionnnaires entre 1409 et 1529. Mais en même temps, il existe des baillis de Kochersberg au service de l’évêque ! Le premier et le mieux connu est Martin Winter von Lupstein attesté de 1436 à 1456 comme bailli (et jusqu’en 1482 comme ancien bailli) du Kochersberg ou de Gougenheim : c’est-à-dire que le bailliage qu’il administre a pour chef-lieu Gougenheim, mais porte le nom de Kochersberg – qui n’en fait plus partie.

La seule explication possible de ce paradoxe est que le bailliage a été créé avant 1405, que le bailli a d’abord résidé à Kochersberg et ne s’est replié à Gougenheim que lorsque l’évêque a cédé Kochersberg à Strasbourg ; et qu’à ce moment, l’habitude de désigner cette circonscription comme « bailliage de Kochersberg » était déjà si bien ancrée qu’elle a survécu au changement de chef-lieu. Par ailleurs, nous savons que vers 1350, au moment de la rédaction de l’Urbar de l’évêque Berthold, Kochersberg faisait partie du bailliage de Saverne. Celui de Kochersberg n’en a donc été détaché que dans la seconde moitié du XIVe siècle – probablement avant 1370, si l’on admet que le cellerarius (cellérier, Keller) attesté au château en 1370 et 1386 est un adjoint du bailli, chargé de la perception des redevances en nature et peut-être aussi de l’exploitation agricole.

On aurait pu s’imaginer que, sitôt le château récupéré par l’évêque en 1537, le bailli y retournerait. En fait, il n’a manifesté aucun empressement, sans doute en raison du mauvais état du logement de fonction qui l’attendait. On le sait par un rapport de 1612 qui précise que les baillis Batt von Fegersheim (attesté de 1516 à 1542) et Marx Hübschmann von Biberach (attesté de 1571 à 1578) ont encore résidé au Schlösslein Gugenheim avant que Kochersberg ne soit restauré (ehe und zuvor der Kochersperg gebawen). Il n’y avait donc qu’une vingtaine d’années que le bailli avait regagné le château lorsque survint la catastrophe finale.

La fin du château

En 1592 meurt l’évêque Johann von Manderscheidt. Elu comme candidat de compromis (sa mère était protestante), il s’était transformé en partisan énergique de la Contre-Réforme. La fraction protestante du chapitre ne veut pas connaître à nouveau la même déconvenue. Aussi, avec le soutien total de la ville de Strasbourg, « postule »-t-elle comme « administrateur » de l’évêché le margrave Johann Georg von Brandenburg, âgé de 15 ans. De son côté, la fraction catholique élit le cardinal Charles de Lorraine, déjà évêque de Metz. D’où ce qu’on appelle la guerre des évêques – en fait, il faudrait dire la seconde guerre des évêques : la première, on l’a vu, a eu lieu en 1393/94 et a fait passer Kochersberg de l’évêque à la ville. La seconde va causer sa disparition.

Le début de la campagne est à l’avantage des protestants, les premiers à avoir concentré leurs troupes. Le 26 mai 1592 ils s’emparent de Kochersberg après moins d’un jour de siège. La garnison -15 lansquenets et 6 paysans – est autorisée à se retirer avec armes et bagages. Mais quelques jours après, le cardinal de Lorraine arrive à Saverne et prend aussitôt l’offensive. Le 20 juin, ses troupes reprennent Kochersberg après 3 jours de siège. Les défenseurs -54 ou 63 hommes selon les chroniques – sont massacrés, alors qu’on leur avait promis la vie sauve. Les paysans du voisinage (welche sich nicht gesaumbt) sont autorisés à récupérer les matériaux du château qui, pour finir, est incendié. Ainsi, c’est l’évêque lui-même qui a ordonné la destruction de son propre château. Le paradoxe n’est qu’apparent : au cours de XVIe siècle, l’artillerie a fait des progrès extraordinaires. Ne peuvent plus lui résister que les places les plus puissantes et les plus modernes. Or Kochersberg n’est manifestement pas du nombre : il semble bien qu’on ne l’ait pas sérieusement modernisé depuis un siècle ou davantage. La facilité avec laquelle il est conquis et reconquis en 1592 montre qu’il n’est plus à même de résister au moindre siège. Le cardinal sait que ses adversaires pourraient lui reprendre le château aussi facilement qu’il le leur a pris. Il préfère prendre les devants.

Conclusion

Le bailli de Kochersberg avait à nouveau perdu son logement de fonction. On ignore s’il est retourné à Gougenheim ou s’il s’est, dès cette date, installé à Willgottheim, où il réside plus tard. En tout cas, le bailliage a gardé le nom du château détruit. En fait, dès le XVe siècle, on ne dit plus « le bailliage de Kochersberg » (das Amt Kochersberg) mais « le Kochersberg ». Ses habitants sont die Kochersberger, die Kochersbergen Bauern, … Bien plus, le langage courant en vient à placer dans le « Kochersberg » ces villages qui, administrativement, ne font pas partie du bailliage de ce nom, comme Schnersheim, qui appartient à l’abbaye de Marmoutier.

Cette évolution est unique en Alsace. On a jamais dit, par exemple, der Bernstein ou die Bernsteiner pour le bailliage épiscopal de Bernstein (au-dessus de Dambach-la ville) ou ses habitants. Il est vrai que le bailliage de Kochersberg a une homogénéité géographique qui fait défaut à la plupart des autres : celui de Bernstein, par exemple, recoupe des régions aussi différentes que le vignoble, la plaine loessique et le Ried.

Hors d’Alsace, il n’est pas rare qu’une région porte aujourd’hui encore le nom d’un château qui en a jadis été le chef-lieu, qu’il s’agisse de tous petits bailliages comme le Birseck et le Dorneck au Sud de Bâle ou de vastes contrées comme le pays de Bade, le Württemberg, le Tirol et le Mecklemburg.

En Alsace, le Kochersberg en est le seul exemple.

Neugartheim et Ittlenheim autrefois

Neugartheim et Ittlenheim aujourd’hui